Chiisme et sunnisme, les frères ennemis

Chiites, sunnites, une division mondiale

Par Jade L.

La division entre chiisme et sunnisme est tout d’abord historique. Le schisme entre ces deux courants de l’islam remonte à la mort de Mahomet en 632. Ce dernier n’avait officiellement pas désigné de successeur et ses disciples se retrouvèrent alors face à un choix qui allait changer le visage de la religion musulmane.

Pour les futurs chiites, le successeur devait être Ali, gendre et fils spirituel de Mahomet. Les sunnites quant à eux désignèrent Abou Bakr, le fidèle compagnon de Mahomet. Liens du sang contre tradition tribale, ici s’est joué la scission.

Une majorité de musulmans a alors soutenu Abou Bakr, qui deviendra le premier calife. Il gouvernera pendant deux années un territoire qui s’étend de l’Arabie à l’Egypte. Après sa mort en 634, deux autres califes lui succèderont : Omar et Othman. Afin de parer à un éventuel retour d’Ali, Othman place ses proches aux plus hauts postes.

De son côté, Ali, s’estimant être le digne successeur de Mahomet défend une application stricte du Coran. Les différences théologiques se creusent de plus en plus entre sunnites et chiites. S’en suit une guerre qui dura près de deux générations. Elle s’achève avec la défaite des Chiites en Irak, où le fils d’Ali est tué ainsi que son successeur, Hussein.

Encore aujourd’hui, les sunnites sont largement majoritaires dans le monde musulman. Ils représentent 85% des musulmans dans le monde. Seuls quatre pays sont à majorité chiite (Iran, Irak, Yémen, Afghanistan).

Différences majeures dans la pratique religieuse

Dans l’islam, il existe quatre sources de droit. Trois d’entre elles sont communes au chiisme et au sunnisme : le Coran (texte fondateur), la Sunna (Loi immuable de dieu) et l’analogie. L’application de la quatrième diffère selon que l’on soit chiite ou sunnite, il s’agit du consensus (une réunion de savants qui définissent une loi ou solution de droit dans un cas précis).

Pour les sunnites, le consensus ne peut être établi que par les oulémas (gardiens de la tradition musulmane), alors que les chiites n’acceptent le consensus que s’il est élaboré en prenant en compte l’avis de l’imam.

En effet, le rôle de l’imam et la hiérarchisation des clergés diffèrent chez les sunnites et les chiites.

Pour les sunnites, l’imam est un ‘’simple’’ pasteur. Il n’y a pas d’intermédiaire entre Allah et le croyant. L’imam est nommé par d’autres hommes ou même auto-proclamé. A l’inverse, chez les chiites, l’imam tient son autorité de dieu et non des hommes. Le clergé y est très organisé et l’imam s’impose comme un guide central pour la communauté de fidèles. Les chiites croient en l’existence de douze imams seulement, tous descendants du prophète Mahomet. Le premier d’entre eux étant Ali.
En pratique, on observe que dans les pays à majorité chiite, les pouvoirs religieux et exécutifs sont indépendants (en Iran les ayatollahs ne fusionnent pas avec le pouvoir exécutif). Dans les pays à majorité sunnite, les autorités religieuse et politique sont confondues (au Maroc, le Roi est aussi le dirigeant des croyants).

L’opposition chiisme/sunnisme dans la configuration moyen-orientale actuelle

En 2005, lors des élections législatives irakiennes, le schisme originel s’est rouvert. En effet, le pouvoir est passé dans les mains des chiites après des décennies de règne sunnite imputées à Saddam Hussein. Ce basculement a provoqué le réveil des puissances sunnites, blessées dans leur orgueil.

En conséquence, les monarchies du Golfe ont commencé à mener une politique d’étouffement envers l’Iran, chantre du chiisme, pour l’empêcher d’étendre son influence. Une véritable guerre froide est installée. Et ce n’est pas le confit syrien qui apaisera les tensions.

David Rigoulet-Roze pour Le Monde explique : “Ces puissances chiites et sunnites, dont la rivalité est historique, se livrent une guerre par procuration en Syrie. Les pays sunnites redoutent la constitution d’un croissant chiite, de l’Iran jusqu’à la Méditerranée avec le Hezbollah libanais, auquel la Syrie de Bachar Al-Assad offre une continuité”.

Pour autant, la question religieuse est loin d’expliquer le cœur de ces conflits. Aujourd’hui, les belligérances entre chiites et sunnites tiennent moins du conflit religieux que de la géopolitique. En effet, les chiites, emmenés par l’Iran sont en conflit ouvert avec les dirigeant sunnites qui sont vus comme des pions de l’impérialisme américain.

Selon l’historien et économiste libanais Georges Corm, interrogé par le Monde des religions  « On assiste à un retour à la politologie classique, une approche des situations de guerre par une analyse multifactorielle, et non pas par une causalité unique qui serait religieuse, ethnique ou prétendument morale. La thèse du choc des civilisations est, à mon avis, une mise à jour post-moderne de la division du monde entre Sémites et Aryens, qui a provoqué l’antisémitisme effarant ayant mené au génocide des communautés juives d’Europe. Cette thèse perverse empêche de réfléchir sur les causes des conflits.

Aveuglée par cette théorie du choc des civilisations, l’opinion publique peut soutenir des entreprises guerrières comme l’invasion de l’Irak, de l’Afghanistan, ou encore les interventions en Libye, en Syrie et très récemment au Yémen (…)

Des intérêts géopolitiques se jouent aujourd’hui sous couvert de religion. Des enquêtes, publiées notamment dans The New Yorker, montrent que, suite à l’échec de l’invasion de l’Irak, les États-Unis ont décidé de provoquer des troubles entre sunnites et chiites. En créant notamment la notion de triangle chiite Iran/Syrie/Hezbollah libanais, considéré comme l’équivalent d’un « axe du mal ».

C’est très loin de la complexité des réalités de terrain, qui implique les intérêts géopolitiques des régimes turc, qatari, saoudien et israélien. La politique occidentale poursuit une ligne « sunnites contre chiites » sur le plan intérieur, et une vision « monde islamique contre monde occidental » sur un plan plus large. Il s’agit d’une approche fantaisiste : tous les gouvernements des pays musulmans sont dans l’orbite des puissances occidentales à l’exception de l’Iran, qui tente de normaliser ses relations avec les États-Unis. »