L’UOIE et l’UOIF : les forces en Europe

FIOE

Par Ariane S.

L’organisation tentaculaire des Frères musulmans, outre ses filières puissantes au Moyen-Orient, a également des succursales sur les continents européen, américain, et asiatique.
Un bureau national coordonne la politique générale dans chaque pays. Davantage considéré comme une organisation internationale liée par un “esprit”, que comme un appareil bureaucratique, chaque succursale donne son propre ton aux actions des Frères dans les pays d’implantation. L’organisation est considérée par les spécialistes comme “pragmatique”.

 
En Europe, dans les années 50, les premières apparitions des Frères font irruption, après de premiers échecs sanglants en Egypte, où une véritable chasse à l’homme est entreprise par Nasser, et dans la région. Bastion d’islamisation en devenir, chaque fief européen a pour dessein de s’implanter et de se développer. Or l’implantation de l’idéologie des Frères sur le continent européen est le fruit, d’un homme, Saïd Ramadan. En pleine guerre froide, Ramadan obtient du prince saoudien Fayçal la promesse d’un soutien financier, sans être inquiété, tout ennemi du socialisme étant bien accueilli par certains gouvernements. Lentement, les Frères se constituent en association, parfois en confrontation avec d’autres factions musulmanes qui se revendiquent du même acabit, comme les wahhabites.

 

Le centre islamique de Genève

Ramadan crée en 1961 le Centre islamique de Genève, et s’implante en même temps à Munich sous couvert d’un autre nom, qui donnera plus tard naissance au Islamische Gemeinschaft in Deutschland. Ces deux villes européennes seront les premières bases des Frères sur le continent. A Londres, la mission se montre plus tenace, la capitale britannique étant aux prises des musulmans pakistanais partisans de Maududi. Sous l’impulsion de Saïd Ramadan, les Frères participent à la création de la Ligue islamique mondiale, financée en partie par les Saoudiens. Ces derniers rivaliseront en Europe avec les Frères, parfois rivaux, d’autres fois partenaires, en établissant leurs mosquées et centres, alimentés par des fonds de la Ligue mondiale.
Mais dès 1973, les Frères resurgissent sur le continent, notamment lors de la fondation du Conseil islamique d’Europe, puis dans les années 1980, avec la fondation de l’Union des organisations islamiques en Europe (UOIE), et l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) en 1983, dont les membres émanent de l’UOIE.

N’officialisant jamais leur filiation aux Frères musulmans, ces deux organisations partagent la vision panislamique des Frères, et suivent les préceptes du fondateur de la Confrérie, Hassan Al-Banna, mais aussi de l’idéologue Fayyed Qotb, Maududi, et les fatwas émises par Youssef al-Qardawi. Ce théoricien égyptien né en 1926, directeur du Conseil Européen pour la Recherche et la Fatwa, très influent sur cette question, prêche sur son programme Al-charia wa Al-Hayat (“la voie vers dieu et la vie»), diffusé sur Al Jazeera.
Le Conseil européen de la fatwa, basé à Dublin, et l’Association musulmane de Grande-Bretagne n’ont vu le jour qu’en 1997, soit tardivement. Sous la coupe de l’UOIE et de l’UOIF, al-Qardawi a pour mission, via son centre, d'”émettre des fatwas spécialement destinées aux musulmans vivant en Europe afin qu’ils puissent rester intégralement gouvernés par la charia[1]”.

 
De son côté, l’Association musulmane doit faire contrepoids, au nom des Frères, aux autres organismes musulmans européens qui lui font concurrence. La formation des imams est gérée par deux instituts de formation, chapeautées par l’UOIE et l’UOIF: l’Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon (1990), qui aurait formé entre 1990 et 2004 plus de trois cents imams et l’European Institute for Humanitarian and Islamic Studies au Royaume-Uni.
Des prédicateurs qui se revendiquent de la doctrine d’Al-Banna, prêchent ou donnent des séminaires partout en Europe. C’est le cas par exemple d’un des fils de Saïd Ramadan, Hani Ramadan, mais aussi Tariq, penseur français renommé qui défend les idéaux de son grand-père, Al-Banna.

 
Tous les envoyés des Frères en Europe s’efforcent de prôner le “vivre-ensemble”, tout en communiquant avec les autorités pour être reconnus comme interlocuteurs.
L’organe financier qui soutient ce système est basé aux Bahamas, en Suisse et au Liechtenstein, il s’agit de la banque Al-Taqwa, fondée en 1988, dont Al-Qardawi est un de ses actionnaires majeurs. Dès 1996, devant les difficultés financières des organismes européens, et l’essoufflement des collectes auprès de grands mécènes du Golfe arabo-persique, un autre organisme est créé, le European Trust, dépendant de l’UOIE. La banque est soupçonnée en 2001 de financer le terrorisme.

 
Au Royaume-Uni, le gouvernement s’inquiète de ses fondamentalistes sur son sol, et suspecte les Frères musulmans de fomenter les actes terroristes en amont. Une enquête du MI5 et MI6 est commandée en 2014, mais sa publication ne sera pas annoncée.
Plus à l’est, le gouvernement russe suppose de son côté que les Frères musulmans sont une force clé dans la révolte tchétchène, de sorte que des responsables russes ont accusé les Frères de planifier l’attentat suicide du 27 décembre 2002, à Grozny en Tchétchénie.

L’UOIF: le pilier des Frères en Europe

La Confrérie en France est de loin la plus active et la plus puissante de la région, le pays comptant de 5 à 6 millions de musulmans. L’UOIF – leur représentant institutionnel – dirige quelque 250 organisations qu’elle administre: 60 associations affiliées et plus de 150 institutions qui gèrent les lieux de culte en France.
Créée en Meurthe-et-Moselle en mars 1983, par quatre associations du nord et de l’est, l’Union des organisations islamiques de France était à l’origine un rassemblement d’étudiants et de Frères musulmans en exil.
Elle possède aujourd’hui une trentaine de mosquées dans les bastions musulmans les plus importants de l’hexagone. Son financement est assuré par des collectes de fonds, des dons de France, du Moyen-Orient, du Golfe.
Son conseil d’administration est composé de 33 membres, dirigé aujourd’hui par Amar Lasfar, directeur en parallèle du lycée Averroès de Lyon. Son Assemblée générale compte environ 400 membres, et 7 délégués régionaux de l’UOIF. Les plus grosses associations spécialisées gérées par l’UOIF sont les JMF (Jeunes musulmans de France), les EMF (Etudiants musulmans de France), la LFFM (Ligue française de la femme musulmane), Imams de France, l’IESH (Institut européen des Sciences humaines), le CBSP (Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens), les services Halal, et de nombreux établissements scolaires privés.

En novembre 2014, l’Arabie saoudite a décrété l’UOIF, le CAIR et les Frères Musulmans “groupes terroristes” dans le but de juguler leur puissance, rivalisant avec celle des Emirats, en Europe et dans la région.
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[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A8res_musulmans#Id.C3.A9ologie