Prisons : dans les abîmes de la radicalisation

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Par Jade L.

 

La prison est souvent décrite par les professionnels comme un laboratoire du djihadisme. Les terroristes djihadistes ayant accompli leurs crimes en France, de Merah à Coulibaly en passant par les frères Kouachi, ont tous dit l’importance déterminante qu’a eue la détention dans leur parcours.

La prison est malheureusement trop souvent une école de la radicalisation.

Il est bon de rappeler que l’islamisme guerrier provient souvent, au départ, d’une vie de ‘’galères’’ sociales et familiales, pas forcément économiques, et que le parcours du djihadiste en devenir commence par de la petite délinquance et le décrochage social. Lorsque ces individus passent en toute logique par la case prison, ils peuvent être récupérés par des prédicateurs qui se servent de ce qu’ils vivent comme une privation de leur liberté et d’un acharnement de la société sur eux.

 

La radicalisation prend ses racines dans le ressenti des vexations, du harcèlement, de l’humiliation. Le prosélytisme des prédicateurs musulmans donne alors un but et un sens fabuleux à ces jeunes. Il ne s’agit pas d’excuser en quoi que ce soit, mais bien de tenter de comprendre les mécanismes de la radicalisation afin de lutter efficacement contre. Les prédicateurs apparaissent comme des êtres salvateurs qui donnent à ces jeunes des repères illusoires et le mirage d’un avenir héroïque. De victimes, ils passent à bourreaux, à puissant.

 

La haine de la société, perçue comme agressive et humiliante est récupérée par les prêcheurs de haine. Et de la haine de la société, on passe à la haine de l’Occident. La perdition sociale revêt alors des atours d’islamisation et donne le coup de pouce final, l’héroïsation, la mission divine.

On doit travailler sur les facteurs d’intégration sur le long terme dans certaines franges de la population, on doit aussi travailler sur les symptômes, sur le terrain, sur la radicalisation dans les prisons netto.

 

Les mesures prises à la suite des attentats de janvier

 

Au lendemain des attentats de janvier, le premier Ministre, Manuel Valls a réclamé la mise en place d’un plan de lutte contre la radicalisation en prison prévoyant des recrutements de personnel et la création de cinq quartiers dédiés.

Concernant les quartiers dédiés, cinq ont été mis en place à Fleury-Mérogis, Lille-Annoeullin, Osny et deux à Fresnes, de 20 à 25 places chacun. Ils concernent les détenus concernés par le terrorisme islamiste. L’idée est de les mettre en quarantaine, les isoles du reste de la population carcérale. Le plan prévoit par ailleurs l’embauche de 18 surveillants supplémentaires pour ces quartiers.

 

Une hausse des effectifs a également été mis en place. Une centaine d’éducateurs et de psychologues, 74 en 2015, quelque 26 en 2016 nommés, et 44 officiers de renseignements pénitentiaires recrutés.

Autre mesure, le recrutement d’aumôniers. Le plan propose l’embauche de 60 nouveaux aumôniers, contre 181 actuellement. Ce qui a doublé le budget à 1,23 million d’euros.

 

La situation

 

Selon une étude de Ouisa Kies, sociologue (EHESS) le premier constat est qu’il n’y a pas suffisamment d’aumôniers musulmans dans les prisons. Pas uniquement pour lutter contre la radicalisation mais simplement pour satisfaire au droit des détenus. Aujourd’hui ils sont 182 pour plus de 200 établissements pénitentiaires. Il y en a un peu plus depuis l’affaire Merah et les événements de janvier.

Le manque d’aumôniers amène les détenus les plus radicaux à prétendre que l’islam est méprisé : « Nous n’avons pas, comme les autres, catholiques, juifs etc., accès au culte et notamment à la prière collective du vendredi. L’administration ne fait pas ce qu’il faut » rapportent certains. Et cela joue en faveur de la radicalisation.

 

Souvent, la radicalisation se passe comme suit : les détenus les plus fragiles, qui n’ont pas de contact avec leur famille, pas de parloir, sont souvent pris en charge par des détenus qui les accompagnent socialement et économiquement. À défaut de travailleurs sociaux, ce sont certains détenus qui financent le poste de télévision, qui leur achètent la viande halal etc. C’est par une approche d’abord économique et sociale, avant d’être religieuse, qu’ils entraînent dans le groupe des radicaux des individus fragilisés.

L’isolement des ‘’islamistes’’ dans les prisons, une réussite pour certains…

 

Selon Christiane Taubira, l’isolement de personnalités les plus extrémistes est une solution au problème de la radicalisation qui se déroule au sein des prisons françaises.

Lorsqu’on l’interroge sur le premier bilan des ‘’quartiers dédiés’’, elle répond : « Vingt-deux détenus sont actuellement séparés du reste de la population carcérale dans cet établissement. Ils sont aussi séparés entre eux, puisqu’ils se trouvent dans des cellules individuelles. L’Inspection a déjà révélé que cela avait permis une chute des tensions au sein de la prison. Une partie de la population carcérale était en effet sous l’emprise de ces personnes. La séparation a donc fait du bien. »

 

… Une mesure inefficace voire contreproductive pour d’autres

 

Pour Mourad Benchelli, isoler les ‘’islamistes’’ dans des quartiers dédiés est une erreur.

« Mes participations internationales à des colloques sur la déradicalisation, et mes interventions face à des jeunes dans les écoles et dans les prisons pour lutter contre la tentation du jihad demontrent que cette mesure n’est pas efficace. De la droite autoritaire à la gauche-sécurité, on a vendu au peuple que, vu les dangers de « contamination » (radicalisation = Ebola), il fallait séparer les « islamistes » -les mettre à l’isolement ou bien en petit groupe éloigné des autres.

 

Après quelques années de ce régime, c’est un rapport d’inspection du contrôleur des prisons qui constate que ça ne marche pas : les « isolés » se prennent pour des martyrs et sont perçus comme tels ; et les petits groupes, comme à Guantanamo, s’auto-intoxiquent encore plus fort. »

Même son de cloche du cote de l’aumônier musulman Habib Kaaniche. “Il ne faut pas regrouper les détenus radicalisés” disait en janvier Habib Kaaniche ‘’ C’est une mesure insuffisante. Il faut certes isoler les détenus radicalisés mais ne surtout pas les mettre ensemble. Il n’y aura pas de bénéfices mais que des risques, car lorsque l’on additionne le mal, on additionne les possibilités de mal. Ensemble, les jihadistes vont se conforter dans leur radicalité.”

 

Selon cet aumônier, il faut “isoler les djihadistes d’eux-mêmes, qu’ils ne se côtoient pas. Il faut faire en sorte de les réintégrer en les mettant d’abord avec des détenus qui ne sont pas de la même religion. Il faut ensuite les prendre en charge avec des formations pendant leur incarcération. Faire en sorte qu’ils rencontrent des psychologues et des aumôniers musulmans en prison pour effacer le bourrage de crâne.”

 

Des pistes de solution

 

Comme nous l’avons prescrit plus haut, Il faut augmenter le réservoir d’aumôniers musulmans dans les prisons, afin qu’ils se substituent aux prédicateurs qui offrent une épaule et une oreille aux individus frustres. Il faut renforcer le personnel de prison et les former à détecter les signes de la radicalisation. Augmenter les équipes d’agents de l’administration pénitentiaire, des surveillants, des officiers de renseignement, des travailleurs sociaux, des médecins, des psychologues, tous ceux qui interviennent de près ou de loin dans la détention.

Il faut également renforcer le service de renseignement pénitentiaire avec des formations spécifiques pour les agents.

 

“Les moyens ne suffisent pas s’ils ne s’inscrivent pas dans un projet d’ensemble”

 

Selon Claire de Galembert, on est plus dans une collection de mesures et de décisions que dans un véritable plan d’action raisonné. Face au manque de personnel, à la surpopulation carcérale, à l’absence d’activités au sein de certaines prisons, la prison à tendance à favoriser “l’ancrage dans la violence” analyse-t-elle.

Le véritable problème, c’est qu’il n’y a pas de politique carcérale cohérente. Et si les mesures déconnectées peuvent avoir un impact (quartiers dédiés, formation, recrutement d’aumôniers etc), sules des peolitiques de long terme, qui visent à faire du séjour en prison un moyen de réinsertion dans la société, pourront limiter et peut-être éradiquer le phénomène de la radicalisation.