Tag Archives: Al Qaïda

Turquie/Daesh : il faut être deux pour danser le tango
Turquie
Jade L.

 

Après avoir longtemps joué un jeu ambigu face à Daesh, quelles seront les conséquences de l’intervention officielle d’Ankara dans la lutte contre le groupe terroriste et de la reprise des hostilités contre la minorité kurde ?

 

Suruç, le tournant

 

Il a fallu attendre l’attentat sanglant de Suruç, le 20 juillet 2015, pour que l’armée turque se décide à bombarder les positions djihadistes en Syrie. Selon le premier ministre turc Ahmet Davutoglu, et en toute vraisemblance, c’est le premier attentat imputé à l’Etat Islamique sur le sol turc. Le bilan s’élève à 33 morts et une centaine de blessés.

Suite à cette tuerie, Ankara a demandé, dans le cadre de l’Otan, le bombardement des positions djihadistes de Daesh en Syrie. Erdogan a également ouvert la base militaire aérienne d’Incirlik aux avions de la coalition. Dans le même temps, Erdogan instaure une ‘’No fly zone’’ qui lui sert à couper le Kurdistan de la Syrie et la Turquie.

La Turquie faisait déjà partie de la coalition internationale de lutte contre Daech, mais son rôle se voulait surtout humanitaire, accueillant sur son sol les réfugiés fuyant la guerre en Syrie. Il aura donc fallu du temps, du sang et des larmes pour que la Turquie finisse par s’engager contre les djihadistes de Daesh.

 

Pour autant, les Turques donnent des signes très clairs de non engagement au sol. Leur entreprise reste timorée. En effet, pour vaincre l’Etat Islamique, les alliés préconisent un déploiement des troupes au sol. La Turquie semble toute destinée à cette tache sachant qu’il s’agit de la deuxième armée la plus puissante de l’Otan et qu’elle est voisine du champ de bataille syrien.

Ce que nous pouvons observer depuis le début de la crise syrienne, ce sont des tentatives de La Turquie essaie de multilatéraliser la crise syrienne pour ne pas avoir à gérer seul la sortie et se retrouver en combat terrestre face à Daesh.

 

D’une pierre deux coups

 

Au-delà d’un clair manque de volonté de combattre Daesh de front, la Turquie joue un jeu dangereux avec la mouvance islamiste. Elle est accusée par de nombreux experts de mener une lutte de façade contre Daesh, cachant sa lutte véritable contre le parti d’opposition PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan.

L’engagement militaire contre Daesh semble être un prétexte pour une reprise du pouvoir à la dure d’Erdogan. Une pierre, deux coups : le soutien de l’OTAN sous le sceau et l’accord de l’Union européenne d’un côté, et de l’autre, le matraquage de l’opposition kurde. Les frappes turques laissent porter à croire que la bataille contre Daesh n’est pas cruciale. L’armée turque s’en prend surtout aux Kurdes. En effet, l’Aviation turque bombarde des régions entières de son propre territoire, peuplées de Kurdes. Les bombardements contre Daesh ont été symboliques. Le premier jour seulement.

 

Il s’agissait en réalité d’opérations de relations publiques. Dès le lendemain, la Turquie ne s’est plus occupée que des Kurdes. A ce titre, plus de 850 arrestations sur 1000 après l’attentat de Suruç étaient Kurdes. Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est un retour à la situation des années de plomb, dans les années 90, où la répression à l’encontre des Kurdes était des plus sévères.

Il ne fait plus aucun doute qu’Erdogan a d’abord laissé faire Daesh sans intervenir directement dans le conflit qui oppose les troupes de Bachar El-Assad, rebelles et djihadistes. Pour le chef de l’Etat turc, ces affrontements devaient mener à la chute du président syrien. Erdogan a fait le pari, avec la chute d’Assad potentielle, d’un gouvernement des Frères musulmans en Syrie. Il est en effet largement favorable à des mouvements islamistes.
En 2014, Ankara n’a pas soutenu les combattants Kurdes lors des affrontements contre Daesh dans la ville de Kobané. Pour les Kurdes de Turquie, la bataille de Kobané a donc mis fin au processus de paix avec Ankara. Erdogan espérait que les forces kurdes s’épuisent dans la lutte pour Kobané, annihilant de fait l’idée de formation d’un état kurde.

 

Ankara participerait-elle à la percée du terrorisme djihadiste ?

 

La zone frontière turque est depuis longtemps un passage important par lequel transitent sans difficulté les djihadistes allant et venant de Syrie pour rejoindre l’Europe. Et il n’est pas évident que ce laisser-faire ne soit pas intentionnel.

Plus grave encore, de nombreux experts suspectent Ankara de livrer des armes aux djihadistes. L’opposition reproche au président turc d’avoir soutenu les groupes djihadistes et de leur avoir livré secrètement des armes. Quelques mois avant l’attentat de Suruc, on pouvait voir sur les réseaux sociaux une vidéo qui a suscité l’émoi.

 

Les images montraient un convoi de camions turcs immobilisés à la frontière avec la Syrie, apparemment pour apporter de l’aide humanitaire aux populations victimes de la guerre civile. Ce sont pourtant des armes qui ont été découvertes à la douane. Parmi les personnes qui ont été arrêtées, se trouvaient des membres des services secrets turcs. Les véhicules avaient terminé leur périple sur une route contrôlée par Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda.

 

Des suspicions très sérieuses pèsent également sur le gouvernement d’Erdogan quant à son implication potentielle dans l’attentat d’Ankara, le 10 octobre dernier 2015 ayant fait 102 morts et plus de 500 blessés. A trois semaines des élections législatives, en plein meeting pour la paix d’un parti kurde de l’opposition, des terroristes, venus d’Adiyaman, région pauvre et enclavée, se font sauter au milieu de la foule.

 

Il s’agit du groupe terroriste des ‘’tisserands’’, connus de autorités, que ces dernières laisseraient agir librement alors même que les parents de plusieurs d’entre eux les avaient dénoncés à la police. Des terroristes en puissance ne sont pas inquiétés alors que les manifestations de l’opposition sont strictement encadrées voire interdites.

 

L’un des principaux journaux turc, Cumhuriyet, le seul à avoir bravé la censure après l’attentat d’Ankara, et le seul à enquêter sur les liens entre réseaux islamistes et l’Etat, a mis en avant le fait que l’Etat laisse faire, sans pour autant être partie prenante, mais laisse faire, car cela sert le parti au pouvoir. En effet, les attentats font gagner des points à l’AKP. Dans ce jeu jeu sanglant, le gouvernement Erdogan peut blâmer Daesh, les Kurdes, les ‘’Autres’’ de façon indistincte et surfer sur le phénomène de la peur. Erdogan entretient clairement des liaisons dangereuses avec le groupe terroriste.

 

Ne pas laisser les Kurdes gagner en légitimité

 

Les Kurdes se sont illustrés contre Daesh, autour de la ville de Kobané notamment, ce que la Turquie n’a pas vu d’un bon œil. Le PKK est monté en puissance au moment de la prise de Mossoul. Ils ont rejoint les kurdes de Syrie et d’Irak. Les kurdes contrôlent toute la frontière syrienne. Ils ont conquis une légitimité politique sur le terrain.

L’Union Européenne, les Etats-Unis et la Turquie considèrent le PKK comme organisation terroriste. Dans la lutte contre Daesh, il retrouve une forme de légitimité internationale. Ce qui déplait énormément et effraie la Turquie.

Ainsi, Erdogan a choisi de jouer la stratégie de la peur et de la terreur en interne contre la mouvance kurde. Nous avons largement pu l’observer lors des elections anticipées en novembre. Le discours d’Erdogan s’est largement centre sur la ‘’menace’’ kurde à l’unité de la Turquie. Erdogan a joué l’escalade pour être l’homme présidentielle.

 

Le président turc a accusait publiquement Daesh, le PKK ainsi que les services secrets syriens d’être responsables des attentats commis en Turquie. Il a cherché à polariser la société turque et y est parvenu, en partie. En effet, la limite de son succès a été que la réforme constitutionnelle de présidentialisation du regime qui lui est chère ne pourra pas passer et les kurdes sont toujours présents à l’assemblée.

 

Etouffer le PKK, le projet d’Erdogan depuis sa montée au pouvoir

 

L’AKP, parti d’Erdogan, domine largement le Parlement (326 députés sur 550), à cinq sièges seulement de la majorité des deux tiers qui lui permet d’amender la Constitution. Depuis 1987 c’est le premier parti à disposer d’une majorité stable et le seul depuis 1945 à n’avoir qu’une autre force politique en face de lui au Parlement. Cela permet au gouvernement Erdogan de mener sa propre politique sans entrave de l’opposition.

Il est élu président de la République de Turquie le 10 août 2014 avec pour ambition de renforcer les pouvoirs de la fonction présidentielle en modifiant la constitution. Le 12 août 2005 Erdogan promet de régler le problème kurde avec plus de démocratie et la mise en place plusieurs lois pro kurdes.

 

Le 1er janvier 2009, Erdogan inaugure la première chaine publique turque (TRT 6) en langue kurde et prononce quelques phrases kurdes en direct. En juillet, il annonce sa volonté de réforme, en octroyant plus de droit culturel et linguistique aux kurdes, notamment par l’apprentissage de la langue kurde à l’école.

Le Parti de la paix et de la démocratie (BDP), le principal parti pro-kurde ne voit dans ces mesures qu’une ouverture de façade. D’après eux les citoyens de culture kurde sont toujours considérés comme de seconde zone et souffrent de discriminations à l’emploi. Les affrontements avec la police et l’armée se sont accrus en 2010 dans les régions à majorité kurde.

Le politologue Baskin Oran écrit : « Erdogan va instaurer un régime basé sur un seul homme, qui frôle une dictature. Car il a supprimé la séparation des pouvoirs. L’exécutif, c’est lui, le législatif, c’est son parti, la justice est sous sa tutelle, les juges et les procureurs qui ouvrent des enquêtes non désirées sont immédiatement virés. Quant au quatrième pouvoir, les médias sont, en dehors de quelques exceptions, sous son contrôle »

 

Erdogan joue un jeu extrêmement trouble depuis le début de la révolution syrienne avec les mouvances islamistes. Il se sert sciemment des acteurs en place afin de lutter contre son ennemi de toujours le PKK. Et tant pis si cela doit impliquer de pactiser avec Daesh.

 

Sources:

– http://www.bvoltaire.fr/varoujansirapian/guerre-contre-terrorisme-turquie-allie-fiable,223529
– https://www.ifri.org/fr/espace-media/lifri-medias/jeu-trouble-de-turquie-face-daesh
– http://info.arte.tv/fr/turquie-daesh-erdogan-liaisons-dangereuses