Tour d’horizon des établissements privés islamiques : intégration ou réislamisation ?

Islam de France

Par Arianne S.
Le 22 mars dernier, une dizaine d’établissements, à l’initiative de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et son président Amar Lasfar, ont créé à Bagnolet (93) la Fédération nationale de l’enseignement privé musulman (FNEM), élément centralisateur de tous les établissements scolaires privés islamiques.
L’enseignement privé musulman connaît une forte croissance depuis la loi du 15 mars 2004 interdisant le port de signes religieux ostentatoires dans l’école publique, mais aussi face aux défis que traverse l’école laïque en France – en témoigne la recrudescence des enfants scolarisés en école privées catholiques et juives. Sous la volonté avouée d’uniformiser la pensée musulmane dès l’enfance, ces projets d’enseignement sont porteurs de l’idéologie qui s’inspire en grande partie de la doctrine des Frères musulmans européens.

Selon le site du FNEM, 35 écoles privées musulmanes ont vu le jour en France, depuis le début des années 2000, dont trois sont sous contrat avec l’Etat. Toutefois seulement 33 d’entre elles semblent être encore en activité actuellement. La France compte environ 25 maternelles/primaires et 9 collèges/lycées. Si de nombreux projets sont en gestation ils peinent à voir le jour pour des raisons économiques, l’Etat français ne finançant qu’un nombre infime de ces institutions.
Les établissements d’enseignement les plus populaires sont le collège-lycée Averroès de Lille ouvert en 2003, dont le directeur adjoint, Makhlouf Mameche, préside la nouvelle fédération (FNEM), le groupe scolaire Al-Kindi de Lyon créé en 2007, le collège-lycée Ibn Khaldoun de Marseille (2008), le collège Education et savoir de Vitry-sur-Seine (2008), le collège Alif de Toulouse ou encore l’école la Plume de Grenoble, l’une des toute premières, apparue en 2001.

 
La plupart de ces institutions ne remplissent pas les critères d’excellence espérés par leurs initiateurs, pour cause de dossiers souvent médiocres, mais restent toutefois des axes fondamentaux pour la prédication. Les 9 établissements de collèges-lycées qui ont vu le jour depuis le début des années 2000 accueillent de 100 à plus de 400 élèves, certains faisant face à plus de 1000 demandes par an, comme Al-Kindi ou Averroès.
Au programme de l’éducation nationale s’ajoute un enseignement coranique et de langue arabe basique, dispensé par des professeurs au cursus universitaire laïc, allié à des connaissances solides de la tradition musulmane.
Outre ces projets qui ménagent la reconnaissance nationale et étatique, un quart des quelques 2000 mosquées métropolitaines disposerait d’une école coranique, soit près de 35000 élèves, parmi lesquelles plus d’un quart se réclament de l’UOIF, et donc de l’idéologie frériste.
La mémorisation et la récitation de textes coraniques sont au cœur de ces écoles, et visent à renforcer le sentiment d’appartenance à l’identité musulmane en France.
La répartition sur territoire de ces établissements alternatifs est corolaire à la concentration des foyers de population musulmane, soutiens financiers des pays d’origine.
Alors qu’Argenteuil bénéficie d’une longue expérience d’implantation ouvrière, les communautés musulmanes y sont en grande partie d’origine turque et algérienne ; tandis qu’à Montpellier, Lunel, qui a connu une immigration plus récente, la communauté marocaine, paysanne, est financée par Rabat, citons l’exemple de la mosquée de la Paillade qui a récolté en 2005-2006 160 000 euros de fonds marocains.
A l’image de la forte présence musulmane et de son ancienneté, le département de Seine Saint Denis connaît sans surprise la plus forte implantation de lieux d’enseignement coranique (45). Quatre départements, dont un en Ile de France possèdent plus de 30 centres d’enseignement : Bouches du Rhône, Nord, Rhône, et Val de Marne, selon l’enquête menée en 2010.
Aux établissements privés du secondaire et écoles coraniques s’ajoutent un nombre conséquent d’Instituts d’études supérieurs, qui ont acquis un nouveau dynamisme dans les années 90, et comptaient plus de 3200 étudiants en 2010. Le courant doctrinal des frères musulmans dispensé y est très dominant. Non conventionnées, ces Universités «ouvertes» ne délivrent pas de diplômes reconnus par l’Etat. Enseignant la stricte orthodoxie dans la lignée égyptienne, elles enracinent les croyances, et engagent à un investissement politique actif. Avec la montée en puissance de la mouvance salafiste chez les jeunes, ces institutions ont tendance à perdre de leur attrait, pour être supplantées par des prédications en petit nombre, dans les mosquées.
Outre la collecte de fonds dans les mosquées, les frais d’inscription permettent de financer ces enseignements. Dans les établissements privés musulmans, un élève coûte en moyenne 3900 par an, dont 70 à 90% pour les salaires de professeurs, or les frais d’inscription ne dépassent pas les 2100 euros par an. Cet écart est compensé par des dons de mécènes du Golfe ou de nébuleuses européennes des Frères musulmans. Des subventions sont allouées par des ONG contrôlées par l’Arabie saoudite et dont les cadres sont issus de la mouvance des Frères musulmans. Plusieurs fois dans l’année, souvent pendant la période du pèlerinage à la Mecque, des responsables de l’UOIF se rendent au Moyen-Orient pour solliciter de riches donateurs. L’Etat français refuse d’accorder à la plupart des projets un contrat, évoquant des raisons sécuritaires, hygiéniques, et le contenu des programmes islamiques.
Ces établissements aiment à se définir comme un « îlot de pureté dans une société trop permissive », selon enquête citée plus haut. L’orientation théologique explicite est celle de la stricte orthodoxie musulmane, et l’éthique officielle prône de « protéger les jeunes musulmans des dangers encourus dans une société non-musulmane, occidentale », en dénonçant les fléaux de la société française.
L’idéologie des porteurs des projets s’attache à renforcer les structures « protectrices » de l’identité islamique. La grande majorité des établissements privés est initiée par des organisations et/ou des individualités liées à l’UOIF, l’organisation française des Frères musulmans. Sur tous les établissements d’enseignements privés, presque la moitié sont labellisés UOIF, qui, selon son chef « a pour but de représenter l’islam et les musulmans en France et de défendre leur intérêts ».
A Marseille par exemple, le directeur du collège Mohsen N’Gazou est l’ex-secrétaire général de l’organisation. Les porteurs du projet de la structure Al Kindi sont également de hauts responsables du noyau frériste.
Un professeur du lycée Averroès de Lille a créé un tollé au début de l’année en dénonçant la tendance à la radicalisation de l’établissement. Honnis, licencié et blâmé par ses ex-collègues, le professeur de philosophie S. Zeitouni, poursuivi en Justice par le lycée, a mis sur papier les travers de son ex-employeur dans plusieurs tribunes publiées par Libération.